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Avril 2009: Germinal

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Dessin de W oznia k - www.wozwoz.net

Avril 2009: Germinal

 

Germinal : « septième mois du calendrier Républicain. Il correspondait, à quelques jours près (selon l'année), à la période allant du 21 mars au 19 avril du calendrier grégorien. »

 

 

Nous y voilà donc. Des patrons sont « séquestrés ». Certains parlent même de « kidnapping ». Depuis quelques semaines, des salarié-e-s et ouvrier-e-s en colère ont décidé d'empêcher les hauts cadres ou les patrons de leurs entreprises, de sortir de leur bureau, bref de les retenir, le temps d'une ou plusieurs nuits. Ultime moyen de pression. 

En France, depuis le « krach parfait »*, environ 3000 personnes sont jetées au chômage chaque jour.

Que reste-t-il quand l'usine dans laquelle on travaille, ferme pour décentraliser dans un pays où la main-d'oeuvre sera bon marché ?

Que reste-il quand l'entreprise ferme alors même que les bénéfices de celle-ci atteignent 3 millions d’euros en 2008 (l'entreprise Scapa par exemple) ?

Que reste-il quand les hommes et les femmes politiques élu-e-s en représentation du peuple ne légifèrent aucunement et restent dans des déclarations d'intention ?

Que reste-il quand au plus haut sommet de l'état, trône un bonimenteur effronté qui promet de conserver l'usine d'Arcelor-Mittal, usine qui a fermé ses portes le 31 mars dernier ?

Il ne reste pas grand chose... 

 

En plein chaos financier, les injures aux salariés continuent et de grandes entreprises telles que Sony, PPR (Pinaut Printemps Redoute), Caterpillar,... profitent de la situation pour dégraisser un maximum.

Alors, on prend le taureau par les cornes, on se défend. 

 

« Rouspétance néo-révolutionnaire »

 

De bons soldats prennent leur fusil et menacent : « Ce nouveau chapitre inquiétant qui est en train de s'écrire sous nos yeux, c'est l'émergence (...) de la violence sur le terrain social. Oui, séquestrer une personne quelle qu'elle soit, la priver momentanément de liberté, la menacer parfois, l'empêcher de dormir comme à Grenoble chez Caterpillar, l'insulter, lui cracher dessus à la sortie, tout cela constitue une violence d'autant plus dangereuse qu'elle peut être efficace. »**

On objectera à Alain Génestar que l'ouvrier sur le point d'être licencié de son entreprise doit bien dormir la nuit, lui, évidemment !

M. Génestar continue de plus belle : « Le plus troublant (...) c'est qu'il y a des voix politiques qui s'élèvent non pas pour s'indigner de cette violence, mais pour la justifier. Que l'extrême-gauche d'Olivier Besancenot le fasse, que José Bové lui aussi dise que le chômage est d'une telle dureté (c'est vrai), que la cupidité de certains patrons est un tel scandale (c'est vrai), qu'en conséquence les séquestrer de temps en temps, est une réponse, une forme d'auto-défense, face à la violence sociale des licenciements. Quand Besancenot ou Bové disent cela, on peut admettre que la gauche (disons radicale) est dans son rôle de rouspétance néo-révolutionnaire. Mais que des personnalités, toutes anciennes ministres, et appartenant à des partis de gouvernements, comprennent cette violence et la relativise, alors là, oui c'est grave. Or Martine Aubry (...) si elle rappelle que ces séquestrations sont injustifiables (ce qui est le minimum à dire), elle les explique par la brutalité sociale (...). »**

Il est en effet très choquant que des personnes « cultivées » (selon les propres termes de M. Génestar), hommes ou femmes d'Etat, puissent comprendre ou même adhérer à ce genre de résistances syndicales... Arrêtons donc de rouspéter !

 

1946 ?

 

En mars 1944, encore dans la clandestinité, le Conseil National de la Résistance, composé de représentants des différentes branches de la Résistance, adopta un texte, un véritable programme préparatoire des premières mesures politiques à mettre en place dès la libération prochainement espérée. 

Au titre II, « mesures à appliquer dès la libération du territoire », les groupes de résistants promettent de rester unis afin d'assurer et de mettre en place notamment « l’établissement de la démocratie la plus large en rendant la parole au peuple français par le rétablissement du suffrage universel ; la pleine liberté de pensée, de conscience et d’expression ; la liberté de la presse, son honneur et son indépendance à l’égard de l’Etat, des puissances d’argent et des influences étrangères ; la liberté d’association, de réunion et de manifestation ; l’inviolabilité du domicile et le secret de la correspondance ; le respect de la personne humaine ; l’égalité absolue de tous les citoyens devant la loi »

Le Conseil promet également de mettre en place rapidement des « réformes indispensables » sur le plan économique, « l’instauration d’une véritable démocratie économique et sociale, impliquant l’éviction des grandes féodalités économiques et financières de la direction de l’économie ; une organisation rationnelle de l’économie assurant la subordination des intérêts particuliers à l’intérêt général et affranchie de la dictature professionnelle instaurée à l’image des Etats fascistes ; (..) le retour à la nation des grands moyens de production monopolisée, fruits du travail commun, des sources d’énergie, des richesses du sous-sol, des compagnies d’assurances et des grandes banques ; le développement et le soutien des coopératives de production, d’achats et de ventes, agricoles et artisanales (...) » ; mais aussi sur le plan social, comme « le droit au travail et le droit au repos », « la garantie d’un niveau de salaire et de traitement qui assure à chaque travailleur et à sa famille la sécurité, la dignité et la possibilité d’une vie pleinement humaine, la garantie du pouvoir d’achat national pour une politique tendant à une stabilité de la monnaie ; la reconstitution, dans ses libertés traditionnelles, d’un syndicalisme indépendant, doté de larges pouvoirs dans l’organisation de la vie économique et sociale »; mais aussi « un plan complet de sécurité sociale, visant à assurer à tous les citoyens des moyens d’existence, dans tous les cas où ils sont incapables de se le procurer par le travail, avec gestion appartenant aux représentants des intéressés et de l’État; la sécurité de l’emploi, la réglementation des conditions d’embauchage et de licenciement (...); l’élévation et la sécurité du niveau de vie des travailleurs de la terre par une politique de prix agricoles rémunérateurs, une retraite permettant aux vieux travailleurs de finir dignement leurs jours »

Il est rajouté : « La possibilité effective pour tous les enfants français de bénéficier de l’instruction et d’accéder à la culture la plus développée, quelle que soit la situation de fortune de leurs parents, afin que les fonctions les plus hautes soient réellement accessibles à tous ceux qui auront les capacités requises pour les exercer et que soit ainsi promue une élite véritable, non de naissance mais de mérite, et constamment renouvelée par les apports populaires. »

 

Jean Moulin (secrétaire du CNR) est arrêté à Caluire et Raymond Aubrac (également membre du CNR) échappera de justesse à la barbarie de l'encore bourreau nazi Barbie (et futur employé de la CIA).

A la sortie de la guerre, un gouvernement provisoire rédige une nouvelle constitution, celle de 1946, dont le préambule rappelle et consacre les promesses des Résistant-e-s. En 1958, ce préambule sera conservé dans ce que l'on appelle le « bloc constitutionnel ». Les principes énoncés devront être respectés... 

 

En vain ?

 

4 octobre 2007, le magazine Challenges publie un édito de Denis Kessler intitulé « Adieu 45, raccrochons notre pays au monde ! ». On ne peut faire plus explicite. Denis Kessler est un membre éminent du MEDEF. Il a d'ailleurs été vice-dirigeant du syndicat des patrons de 1998 à 2002. Outre qu'il est éditorialiste au magazine Challenges, M. Kessler est un puissant personnage du monde des assurances. Il est aussi administrateur de BNP Paribas, Dexia, Bolloré ou encore Dassault Aviation. Il est également très influent politiquement puisqu'il siège dans de hautes instances aux avis importants, tels que le Conseil Economique et Social ou le conseil national des Assurances. 

Ce 4 octobre 2007, quelques mois après l'élection de Nicolas Sarkozy, Denis Kessler dépeint ce que sera l'action du gouvernement Fillon : « Les annonces successives des différentes réformes par le gouvernement peuvent donner une impression de patchwork, tant elles paraissent variées, d'importance inégale, et de portées diverses : statut de la fonction publique, régimes spéciaux de retraite, refonte de la Sécurité sociale, paritarisme... A y regarder de plus près, on constate qu'il y a une profonde unité à ce programme ambitieux. La liste des réformes ? C'est simple, prenez tout ce qui a été mis en place entre 1944 et 1952, sans exception. Elle est là. Il s'agit aujourd'hui de sortir de 1945, et de défaire méthodiquement le programme du Conseil national de la Résistance ! ».

 

Retraites, contrats précaires, réformes des universités et de la recherche, sécurité sociale, droit de grève, tout y passe... Démantèlement « méthodique » des acquis de 1945.

Peu à peu, cette politique « méthodique » est contestée, la crise amplifie la contestation mais le gouvernement du petit Napoléon reste sourd aux grondements qui se font entendre.

 

Discussion panthéonique

 

Depuis son Panthéon, Jean Moulin se retourne pour taper la causette à Zola, lui aussi transféré non loin de là. 

Le premier explique à l'autre les « principes particulièrement nécessaires à notre temps » consacrés dans la Constitution de 1946, selon lesquels « tout homme peut défendre ses droits et ses intérêts par l'action syndicale et adhérer au syndicat de son choix », et « la Nation assure à l'individu et à la famille les conditions nécessaires à leur développement »

Après avoir attentivement écouté Moulin, Zola ouvre lentement un vieux livre et en lit la dernière page :

« Maintenant, en plein ciel, le soleil d'avril rayonnait dans sa gloire, échauffant la terre qui enfantait. Du flanc nourricier jaillissait la vie, les bourgeons crevaient en feuilles vertes, les champs tressaillaient de la poussée des herbes. De toutes parts, des graines se gonflaient, s'allongeaient, gerçaient la plaine, travaillées d'un besoin de chaleur et de lumière. Un débordement de sève coulait avec des voix chuchotantes, le bruit des germes s'épandait en un grand baiser. Encore, encore, de plus en plus distinctement, comme s'ils se fussent rapprochés du sol, les camarades tapaient. Aux rayons enflammés de l'astre, par cette matinée de jeunesse, c'était de cette rumeur que la campagne était grosse. Des hommes poussaient, une armée noire, vengeresse, qui germait lentement dans les sillons, grandissant pour les récoltes du siècle futur, et dont la germination allait faire bientôt éclater la terre. »***

 

Au mois prochain !

 

 


 

* « Le Krach parfait : Crise du siècle et refondation de l'avenir », Ignacio Ramonet, Galilée, 2009

** Alain Génestar, RFI, 12 avril 2009

*** « Germinal », Emile Zola, 1885

 


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